vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

J'ouvre le précieux colis.

Tempête sous un crâne : voilà qu'une tranche de mon passé ressurgit entre mes mains tremblantes, agitées de secousses nerveuses dont je n'ai plus la maîtrise, à cette heure de  la journée où le manque commence à me torturer. 

Les larmes me montent aux yeux à l'évocation de tous ces souvenirs, délicieuses larmes. Je suis encore capable d'émotion ! Je suis encore sensible à cette chose insignifiante que je triture gauchement.

Je suis apte à mettre des mots, des sensations, des sentiments sur cet objet qui ne serait rien d'autre que du papier sans cette mémoire qui soudain me bouscule, me donne le vertige.

Le carnet, la jeunesse, Nad, et ce pacte à la fois naïf et magnifique de sincérité.

Si je pouvais effacer le temps, revenir en arrière.

Je feuillette les pages que les années ont défraîchies et sur lesquelles l'encre pâle me ramène loin, naguère, à l'époque de ces stylos aux quatre couleurs qui nous étaient offerts pour Noël. J'avais choisi d'écrire les poèmes en vert, je ne manquais pas d'humour à cet âge là, j'en souris encore. En rouge, les premières émotions d'adolescent, couleur des pommettes des filles. En bleu, les histoires simples de la famille, et en noir, mon père…mon histoire avec mon père.
Quel cadeau, Nad, quel cadeau !
En relisant ces pages, je me fais peine à voir.

Le garçon qui a écrit tout ceci n'aurait pas supporté de me voir  dans l’état où je suis aujourd’hui.

Extraits :

Encre noire

10 juin 1967

…mon père a encore trop bu. J'ai honte de lui. Tous ces vieux cons qui le font boire, alors qu'ils savent bien qu'il ne faut pas, me dégoûtent.
Un jour, je vais aller leur casser la gueule, et leur dire que ma mère pleure souvent, trop souvent.
La vie m'écoeure, le quartier s'en fout. Ce soir, ils m'ont tous regardé en se marrant en coin, ils ont des têtes d'assassins. Ils assassinent ma jeunesse, ils se moquent bien de nous, ces bourgeois. Un jour, je prendrai ma revanche et….

Je me souviens, je me souviens de cette colère, de cette rage !
J'ai mal dans l'âme…

Encre verte

11 juillet 1968

Départ,

Douce brume du soir
Emporte - moi dans les ténèbres
Entends mon désespoir
Et la chanson d'amour funèbre.

Celle que je chéris
A pris la route du grand large
Terré dans mon abri
J'ai rendez-vous avec les barges.

Comme ma belle,aussi,
Ces grands échassiers se promènent
Mais, elle, loin d'ici
Se joue de moi et de ma peine

Angela, j'étais l’amoureux transi d’ANGELA. Où est-elle aujourd'hui ?

Je revois ses yeux noirs, sa peau brune et son sourire, aussi troublant que sa première caresse. Je me souviens de ses doigts sur mes lèvres, et de son souffle sur mes joues…les yeux fermés, je me souviens encore…

Elle était trop belle pour moi, pour nous…
Ma famille, à moi, me faisait honte, et nous n’étions pas du même monde …et puis il y avait Nad, ma grande copine, ma complice, mon compagnon de misère…
Angela ne savait rien de tout cela…Angela ne se posait pas de questions, elle vivait, …elle réussissait tout ce qu'elle entreprenait. Elle était insousciante et joyeuse, elle ne manquait de rien.
Elle montait à cheval et j'allais la regarder exécuter ses voltes, demi-voltes et sauts d'obstacles dans ce manège un peu en retrait de la ville, notre lieu secret de rencontre…
Elle me laissait l'aider à bouchonner l'animal après sa leçon d'équitation, …puis nous partions main dans la main, pour sauter ensemble par dessus le ruisseau. Après une course joyeuse, nous nous allongions l'un près de l'autre dans le haut d'un grand pré ; …et nous regardions les nuages emporter nos pensées secrètes, emporter nos rêves…

Je l'ai laissée partir, Angela, sortir de ma vie.
Je n'ai pas osé lui raconter, je n'ai pas voulu souffrir, pas même voulu tenter de…

Je referme le carnet, je souffre trop : que suis-je devenu !!
Ce monde n'a pas besoin de types comme moi.

Nad, c'est trop dur. Pardonne-moi, je n'ai pas la force….Je ne gagnerai pas ma bataille.
Je crois que je vais me dérober.