les histoires de géraldine

des écrits pour le plaisir

01-02-06

1996 ...les pingouins des îles ..

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Gilles est rentré en France, définitivement, deux ans plus tard que Marine, il fallait qu’il se soigne. Il avait trop négligé sa santé, trop joué avec le feu. Il était temps qu’il réalise qu’il risquait de tout perdre.
Gilles devait faire une cure de désintoxication pour en finir avec les chaînes qui l'avaient empêché de bien vivre, sournoisement, au fil des voyages et des années, sans que jamais son alcoolisme ne le montre du doigt véritablement, pourtant.
C’était d’autant plus difficile à admettre.
C’est ce qu’il fit, toutefois.
Marine semblait très attachée à lui et avait attendu qu’il soit réconcilié avec lui-même. Pendant deux ans, elle avait erré à la recherche d’un ailleurs hypothétique, fuyant une vérité si difficile à supporter. Mais elle n'avait pas cru bon de rompre tout à fait avec leur histoire, et était restée l’attendre en France souhaitant et espérant les jours meilleurs .

Il allait mieux, Gilles, de mieux en mieux, après les soins qu’il avait reçus.

On commença à faire de nombreux projets. Gilles avait promis à Nad et Soeurette une petite soirée restaurant, entre eux, frère et soeurs, pour se raconter toutes ces années d’éloignement avec  leur lot de difficultés, et leurs souvenirs communs, que de souvenirs ! et plaisanter en évoquant les blessures qui guérissaient.

On se réjouissait à l'idée des futures réunions où, guitare à la main, Gilles de sa magnifique voix referait vibrer les coeurs, donnerait le frisson.
Nad savait que Gilles racontait depuis longtemps sa vie avec des notes de musique ; depuis leur jeunesse, il composait.Elle y  entendait  tous les non-dits, les espoirs, les émotions, l’amour, dans ces textes.

Chacun choisit son messager pour ouvrir son jardin secret….

***

Nad a reçu un coup de poignard dans l’âme, lorsque, à cinq heures du matin, à la fin Juin de cette année 1996, on est venu lui annoncer que Gilles n’était plus, qu’il venait de succomber à une crise cardiaque.

Il lui a semblé alors qu’elle vidait, pour la première et sans doute dernière fois, les mauvaises larmes de son corps.

Les larmes enfouies depuis tout ce temps, depuis la mort de son père, depuis toujours. Cette fois, la vie la trahissait..
Nad a fini d’être Nad. C’en était trop ! Nad savait que ce n’était pas la mort, pour Gilles, qu’elle pleurait ; elle était persuadée qu’il la tenait, lui, son étoile, maintenant !
Ce n’était pas la mort, c’était tout ce temps perdu, tout ce temps qui les avait éloignés, tout l’amour qu’ils avaient cessé de se donner parce que chacun était parti en chercher ailleurs, pensant qu’on pouvait guérir tout seul de ses blessures. Tout le silence qui s’était installé sur ces années de piètre enfance et de pauvre jeunesse.
C’était l’injustice et l’irréparable qui la rendait folle de douleur et de colère.
C’était l’ignominie du destin qui sans cesse venait frapper, pour qu’enfin elle se révolte et cesse d’accepter en silence.
C’était tout le fardeau de ces douleurs d’enfant qui l'écrasait, et peu à peu, leur poids l’engloutissait.
C’était le cauchemar de sa vie qui recommençait... Le deuil, encore le deuil, et cette mère qui l’insupportait maintenant dans son rôle de « pauvre femme tant éprouvée » comme disent les braves gens. Cette mère, qui, au sortir de la chambre mortuaire où reposait Gilles depuis cet accident, n’avait pas eu d’autre réaction que ces mots : «  bien, il va falloir qu’on fasse quelques courses quand même, parce qu’avec tout ça on n’a pas mangé ce midi ! »
C'était cette incroyable mère qu'elle a haïe pour l’avoir trop aimée, détestée pour avoir dû la protéger, alors qu’elle, Nad, à l'époque, n’avait ni l’âge ni la force de le faire…cette mère qui savaitce qu’elle avait fait et tout ce qu’elle avait détruit et détruisait encore… aujourd’hui Nad en est certaine.

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02-02-06

Nad ...ma princesse

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Nad est restée plus d’une heure et demie assise, figée, pétrifiée, dans la salle de cérémonie du crématorium où son frère Gilles a achevé son existence terrestre. Elle semblait perdue dans les abysses de son âme, écoutant, écoutant toutes ces musiques qu’on avait méticuleusement choisies en mémoire de Gilles et de son histoire…

Nad sentait qu’elle atteignait là les limites de son silence, la limite de l’acceptation.
De très loin, quelque part, une colère bouillonnait, tel un volcan prêt à cracher ses laves brûlantes, et peu à peu, la rancœur montait à la surface et son flot la submergeait.
Non, le destin ne la surprendrait plus, de toutes ses forces maintenant, c’est elle qui choisirait....
Elle sentait que tout pouvait arriver.
« D’accord, Dieu, rendez-vous avec Toi, un jour. Mais comprends-le, il faudra compter avec moi, et avec ma faiblesse, mon indignation, mon désarroi.
Je ferai de mon mieux en attendant, mais je parlerai, je dirai ce flot de mots qui m'étouffe... »

***

"Nad, mon amie,
Ar Bod est ton vaisseau…

…et, tu existes, toi et ton histoire aussi. Tu es mon amie, depuis notre jeunesse. Tu étais ma petite princesse. Nous avons tissé des liens au fil des années, des liens très forts, uniques. J’ai toujours été le témoin privilégié de ta vie, tu m’a toujours donné ta confiance.
Je t’ai vue, Nad, courber l’échine, et, plus d’une fois, vider ton sac et pleurer, pleurer à me faire mal.
Si je n’ai pas tout écrit, c’est par pudeur et par amour pour toi.
Mais chaque fois que tu étais bousculée, malmenée par la vie, je t’ai vue relever la tête et entendue dire : « Allez, viens, il faut laisser aller le cours des choses, cela passera...c’est ainsi la vie, c’est une longue route, elle ne peut pas être faite que d'un tapis de mousse, mais elle me bouffe parfois, elle me nargue, elle me défie…

Il y en a bien d'autres, des Nad, des Cendrillons qui te ressemblent, je le sais, mais c'est toi que j'ai trouvée sur ma route….Mon regard n'est peut-être pas parfaitement objectif . Les faits, eux, ne souffrent pas de remise en cause, ils sont là.
J'en suis le témoin, et j'aurais aimé pouvoir faire mieux ou plus, pour parfois être ton prince sauveur…

Je veux simplement pouvoir te dire qu’un être comme toi, Nad, c’est un vrai compagnon pour le grand voyage.
Chaque jour j'ai découvert un trait de ta personnalité, mais chaque jour j'y ai appris aussi quelque chose de moi…."
extrait d'une de mes lettres.

Pourquoi ai-je un jour écrit cela ?
Parce que Nad s'explique autant qu'elle sait écouter . Parce qu’elle a un charme, dirait le conteur.
Elle ne se connait pas d’ennemi, tout au plus des adversaires. Elle a un respect et une telle confiance en l’autre que ceux qui ont gagné son coeur sont assurés de faire un vrai et beau bout de chemin avec elle, si court soit-il, si difficile soit-il ! Il en reste quelque chose comme une empreinte.
Mais elle est discrète, Nad, très discrète, et surtout très prudente. Elle a aussi ses exigences. Elle n’aime pas les décorations, les éloges, les courbettes, les cérémonies. Elle est bien lorsqu’elle donne et elle le fait sans compter et surtout, elle n’attend pas de merci. Mais elle fait des choix, Nad, et plus elle avance, plus elle me dit : « Je fais du vide »…
Elle en a déjà fait tellement, que parfois elle m'a donné le vertige, m’a fait peur, j’ai craint le pire ...
C’est un fait, depuis quelques années, je la vois laisser derrière elle bien des souvenirs et bien des êtres aussi: « Tu vois, je préfère les ignorer : là où ils sont, ils sont bien, et moi je n’ai plus rien à faire avec eux. Ils ne me ressemblent plus du tout, et ils m'empoisonnent la vie. Cest comme une question de survie, tout simplement, pour moi »  m’assure t-elle.

Nad est très étonnante, elle a horreur du vide, je crois, et de perdre son temps.

Mais, ce n’est peut-être qu’ apparence, car elle sait prendre de plus en plus de temps pour son esprit,  du " temps-désert " me dit-elle. Du temps rien que pour elle, pour chercher l'essentiel.
Vous ne pouvez jamais savoir toutes  les pensées qui habitent son esprit. Elle fourmillle d’idées, et je lui demande souvent : «  Quand tu ne sais plus où est la vérité, alors que fais-tu ? tu l' inventes ? »

Et c'est vrai qu'elle invente la vie chaque jour. C'est ainsi que je l'ai vue élever ses enfants et que je la vois faire encore, créer la vie chaque jour avec eux.

Tout petits, elle les a respectés, tels qu’ils étaient, leur a toujours appris à savoir choisir, et elle ne veut pas le faire pour eux.
Elle m’a toujours dit qu’elle était là pour les aider à grandir, pour leur apprendre à lutter et pour les aimer, surtout les aimer, et pas pour les fabriquer, les programmer, les modeler.
Elle a toujours, même quand cela devait lui coûter, respecté leurs choix s’ils étaient contraires aux siens ; au pire, elle s'est effacée après avoir exprimé sa désapprobation.
Elle m'a souvent avoué combien elle trouvait difficile l'éducation des enfants, sachant qu'on se trompe toujours un peu, malgré toute la bonne volonté qu'on y mette. Métier à hauts risques, plaisantait-elle, parfois.
Mais les aimer...oui, c’est énorme comme elle les aime.

Lorsque je l’ai vue, sitôt après le cruel départ de son frère Gilles, elle m’a confié un petit paquet de feuillets libres, avec des phrases griffonnées au crayon, écrits comme des messages…

Elle m’a dit : « tiens, fais-en ce que tu veux ! Je me suis soulagée,  maintenant je vais partir pour un petit voyage, nous serons éloignés pendant une période, mais combien de temps, je ne sais…Prends bien soin de toi. »

Je lui fis promettre, bien entendu, de revenir me voir au plus vite, elle me semblait si étrange ce jour là !
J'ai lu ces réflexions, puis les ai soigneusement rangées avec mes trésors personnels.

J’ai su , quelques jours plus tard, qu' elle avait bouclé ses valises pour un voyage non sans retour, c’était sûr, ce n’est pas son style.

Mais pour une fois, elle ne m’avait pas dit où elle allait, ni ce qu’elle allait chercher.
J’avais grande hâte de la retrouver pour qu’elle me conte encore une fois la vie, ...ma princesse.

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03-02-06

avant le départ ...

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

LES MESSAGES DE NAD

« aux imbéciles heureux, qui sont nés quelque part ..»

Méfiez vous de vos certitudes, de votre logique, de vos jugements, de votre morale, et ... de vous, aveuglés que vous êtes, souvent, par des idées bien arrêtées .

« à ceux de ma famille qui n’ont pas compris »

Je n’avais pas envie de vous quitter, pas forcément. Vous n’avez rien fait pour me retenir non plus. Mais, nous nous reverrons un jour, peut-être, ailleurs, dans un nouveau monde.

« à ma mère »

Tu m’en voudras certainement d’avoir osé ! Quelle honte! Je t’ai dit : "non, stop !."
Tu vas vieillir tranquillement quelque part, loin de moi, vraissemblablement.
Je n’ai pas de haine, tu sais ; des regrets, seulement des regrets.
Et comme je te plains !
Je pense que tu as eu très mal, mais ne voulais pas guérir. Je crois que tu as toujours eu peur de te regarder telle que tu es, alors tu as joué un rôle, une comédie sans fin, dans laquelle tu te perds sûrement encore.
Tu nous a embarqués dans ton théâtre, nous, tes enfants ; moi je ne joue plus avec toi… J’ai trop joué à vouloir toujours t’excuser, même lorsque cela me semblait au dessus de mes forces. Et puis je t’ai crue  sicère , parfois, et alors je me suis fait mal à l’âme…

« à toi Yann »

Peut-être ne sommes-nous plus tout à fait sur la même longueur d’ondes, mais essaie encore d’avancer. Je ne suis pas loin, à côté de toi, et il y a encore tant à faire...des engagements à tenir, du chemin à parcourir ensemble, ne t’arrête pas. La route est longue.

« à toi Soeurette »

Continue de grandir ta vie.Tu as des enfants à chérir et qui comptent sur toi. Mais prends garde, le danger est là, sois vigilante et volontaire, et bats-toi. De cela, tu es seule responsable : ta route, ta bataille.
Ne te trompe pas d'ennemi, choisis bien tes amis, et regarde au fond de toi !

« à mes enfants »

Vous êtes une part de moi-même et vos projets seront les miens.
J’ai tellement confiance en vous...
Je vous aime, même lorsque je vous dis non, même lorsque ce n'est pas comme moi que vous voyez le monde, vous.
Vos yeux sont encore neufs, quand les miens subissent déjà l'usure du temps, nos regards sur les choses diffèrent, et le monde change à chaque instant, qu'importe …

« à Dieu »

J’ai toujours cru fermement en ta présence comme étant celle d' une source fraîche et de la grande clarté. Tu es ma naissance et ma mort, tu es le but suprême de mon voyage, mon accomplissement. Mais tant d’imbéciles se sont servis de toi, tant de mensonges entourent ton existence, toi, si présent dans toute chose ...
Parce que tu ne me fais pas peur, je vais vers toi, comme vers l'asile de félicité, tranquillement au fil des jours...et si une vie ne suffit pas à te rejoindre vraiment, alors j’en recommencerai une autre ! Mais je marche sur le Sentier en abandonnant petit à petit ce qui alourdissait mon bagage, bientôt je serai libre...

Je sais que Nad est alors partie faire un petit tour ...
...du côté du Lac Majeur.

Et que, là, elle a entrevu son étoile, et a fait les
premiers pas vers elle....

***

fin de la première partie

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08-02-06

2ème partie de l'ouvrage....

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

DEUXIEME PARTIE

La route est difficile…jusqu'à l'étoile.

CHAPITRE IV
OMBRES ET LUMIERES

" Ne t’occupe ni des fautes, ni des errements des autres, ni de ce qu’ils ont commis ou omis de faire. Garde ton propre coeur, observe ce que tu as toi-même commis ou omis."
Les fleurs de Bouddha. Le dhammapada.
stance n°50

***

Pendant des jours, alors, j’ai attendu que Nad me donne signe de vie. Il faut dire que mon métier me fait mener une curieuse existence : des horaires difficiles, pas de week-end, un emploi du temps décousu et un goût tout personnel pour la liberté font de moi un oiseau  pas toujours facile à voir, ni même à joindre.

Après quelques semaines, Nad m’a écrit :

Do chéri,
(jamais Nad n’a su dire Dominique, tout comme je l’ai toujours appelée Nad plutôt que Nadine)

Pardonne moi ce long silence. Mais, comment te décrire l’état dans lequel je me suis trouvée après le décès subit de Gilles. Nous avions tant de choses à nous raconter, tant de choses à apprendre encore l’un de l’autre, tu le sais, toi !
Pendant des années je me suis battue contre ce fardeau qui pesait tellement sur mes jours et mes nuits. Trop de mauvais souvenirs, trop de peines rentrées, trop de mensonges encombraient ma mémoire.
Nous avions été élevés dans la fausseté ; une enfance perdue dans des couloirs malsains, dans les méandres des états subtilement dosés de la névrose de notre mère, dans un labyrinthe de questions sans réponses et de tristesse enfouie, et dans le non-dit.
Les coups durs et répétés qui ont marqué ma vie depuis quatre ans m’ont contrainte à reprendre la lutte, à faire encore un bout de chemin avec le passé.

Cette mémoire intérieure, que je me tuais à vouloir résolument faire taire, est revenue avec insistance. Mes fantômes ont ressurgi !

Tu sais, n’est-ce pas, que je ne voulais pas reconnaître tout le mal que cette enfance avait pu faire, que je me persuadais que j’en étais tout à fait guérie depuis que j’avais pris ma destinée en main, me mariant très jeune, trop jeune.
Tu connais mon optimisme et ma confiance en la vie, ma volonté de rompre avec ce passé, mais aujourd’hui je sais que ce n’ était rien sans l’apaisement, la libération.
J’ai toujours vécu avec ce mélange de haine, d’amour, de peur et de pitié aussi, que m’inspirait la simple vision, même fugace, de ma mère ; mais aussi avec une sorte de culpabilité, dont je m’étais encombrée sans le vouloir : j’étais une mauvaise enfant, une mauvaise fille, je l’avais toujours été dès le plus jeune âge...tu te souviens :« Dès ma naissance, je lui en avais fait voir,  je ne voulais pas manger, pas dormir, j'avais été un bébé difficile, une enfant chétive, puis, en grandissant, je n’avais pas été assez sage, comme une image ! Je faisais de la peine à ma mère, qui ne le méritait pas, …elle était si méritante!...Je lui en avais fait baver. J'étais une petite garce… » de ces mots terribles qu'elle répétait toujours, à qui voulait l’entendre, aussi souvent qu' elle se plaignait de chacun de ses enfants, du reste. Et puis: « …si ton père te voyait, s'il était encore là, … ». (Mon père aurait sûrement continué à me prendre dans ses bras et à me câliner, à m'encourager dans mon travail scolaire, et m’ assister pour mes premières armes au conservatoire…Je n'aurais sans doute pas abandonné la musique…)
J’ai toujours voulu sauver la face, faire comme les autres, les copines d’écoles, puis les collègues, faire comme si j’aimais ma mère. J’ai aussi tellement espéré qu’elle nous aime vraiment un jour, pour ce que nous étions ! Et tels que nous étions.
Tu sais comme il m’a fallu me battre avant d’ accepter que je n’avais aucun espoir d’avoir un jour une mère, une vraie mère comme tu en as une.Tu sais aussi comme j’aurais voulu pouvoir l’aimer, mais aussi combien je redoutais de lui ressembler ne serait-ce qu’un tout petit peu !
Le sort a voulu que je ne puisse continuer le cheminement que je voulais poursuivre avec Gilles, lui qui a beaucoup souffert aussi de son mal d’enfance, ce mal qui a eu de telles conséquences sur sa vie : je t’ai parlé déjà de ses amours, de ses renoncements, de ses craintes pour nous, les petites soeurs qu’il s’était cru en devoir de protéger, au péril de sa propre histoire.
Comme mon père a pu nous manquer aussi !
Il est mort si jeune, nous laissant démunis, entre les mains d’un être perturbé, terriblement destructeur , de façon inconsciente peut-être, ou consciente malheureusement !
Je mesure la portée de ce que je t'écris là, mais quels mots peuvent traduire ce qui ne se voit pas, ne se palpe pas, ne se dit pas. Je suis convaincue que toute la famille était lucide et savait quelle tyranie était exercée par notre mère, bien souvent, mais tout le monde faisait silence, oncles, tantes, ...je crois qu’on craignait ses paroles, ses actes, ses menaces,
ses chantages. Et puis, on l'excusait sans chercher plus loin, je suppose…
Je n’ai jamais reçu de coups ou si peu, mais la violence, oui, la violence morale, psychologique, c’est aujourd’hui que je la mesure. Celle qui a pénétré au plus profond de moi et avait gommé jour après jour
une partie de mon âme véritable. Il m’a fallu tellement d' années de vie de femme pour apprendre à me connaître, à me construire, à m’aimer.
Heureusement pour moi, je me suis toujours dit que jamais je ne ressemblerais à cette femme qui était ma mère et j’ai toujours su que cette guerre, je la gagnerais. Je crois que je dois ma survie à cette ardente volonté de résister à son vampirisme affectif. Je crois pouvoir dire que très tôt, j'ai eu conscience des risques que nous courrions à ses côtés, et que je me suis protégée de ses assauts, le mieux possible, à ma manière. Mais, c'est certain, je n'ai pas toujours réussi.
Je t’ai souvent dit que j’aimais la vie, toute la vie, cependant je te l’avoue aujourd’hui, elle m’a parue parfois trop lourde...incontestablement. Je n'étais pas vraiment de taille, quelquefois.
Pourtant, au fond de moi, je savais qu’un jour je m’appartiendrais tout à fait, le jour où je serais capable d' « oublier » ma mère, la chasser de mes pensées, me débarrasser de cette sorte d’emprise qu’elle avait sur moi, insidieusement ...Le jour où je n’attendrais plus rien d’elle et où je n’aurais plus de ressentiment, le jour où je ne me sentirais plus redevable ni fautive non plus.
Alors, je commencerais à vivre libre.

J’ai su que cette libération était venue lorsque j’ai entendu ce bruit lourd qui a pénétré mon âme, m’a envahie d’une douleur indicible, celle de la délivrance. Do, je frémis encore au souvenir de ce bruit, celui de la porte du crématorium se refermant sur le cercueil de Gilles.
Mon petit frère, mon copain, mon enfance s’en allaient en voyage, s’en allaient en fumée ; demain il n’y aurait plus que des cendres.

C’est à cet instant que ma mère a disparu tout à fait de moi, elle ne m’habite plus aujourd’hui, elle est bien loin, existe-t-elle quelque part ?

Je ne la reverrai plus. Je ne m’y obligerai plus, mais je ne la blâmerai pas non plus, je vais seulement m’éloigner d’elle et pour longtemps. Je ne lui en veux plus. Mais je ne peux plus l'aider, pas moi. D'autres peut-être ?
Je viens de vivre des semaines d’anéantissement, Do, une chute vertigineuse, mais désormais j’ai remis de l’ordre dans ma vie ; j’ai classé les évènements du passé, j’ai organisé les tiroirs du souvenir, j’ai mis des étiquettes sur le bien et le mal à nouveau.
J’ai bousculé mes idées, et j’ai laissé parler mes désirs, mes émotions, mon esprit ; Je viens de naître à une autre vie, encore une fois. Ah ! tu me reconnais bien là, et je t’entends d’ici me dire :  « tu trouves toujours une étincelle pour raviver l'espérance ». Voilà, je suis bien décidée à me donner encore toutes les chances, la vie ici bas est bien courte, parfois trop.
Quand je te reviendrai, je serai une autre, Do.
Un désir fou s’est emparé de moi quand je suis partie, il me fallait absolument rompre, même pour peu de temps, avec tout ce qui était ma vie, l’autre vie. Il me fallait aller plus loin encore vers moi, et écouter la voix intérieure : la vie m’attend de l’autre côté du lac profond, mon coeur est libre et avide de nouvelles joies, mon corps m’appartient et je compte sur lui pour me faire avancer longtemps sur la route, j’ai tellement envie de progresser encore, j’ai tant à donner et à prendre aussi.
Do, oiseau volage, trouverons-nous bientôt un moment pour philosopher un peu, en écoutant un beau morceau de musique ?
J’ai beaucoup pensé à toi, également, pendant ce voyage, et à la place immense que tu tiens dans mon coeur, une place si douce et rassurante ; je me suis dit que notre amitié était quelque chose de rare, d’exceptionnel, tellement soucieuse du respect de l’autre et de sa vérité, une complicité naturelle sans équivalence pour moi, quelque chose comme mon autre moi, à qui je peux confier mon âme sans crainte de trahison ; une amitié qui peut tout attendre de moi aussi, et cela simplement parce que nous, c’est nous ; je me félicite de ce cadeau permanent. J’en apprécie, tout comme toi je le sais, surtout la grande liberté, cette relation étant exempte de toute tentative de possession, ne relevant que de la rencontre heureuse de deux êtres si différents et si semblables à la fois. Nous sommes comme les gardiens d’un trésor, et de près ou de loin, nous voyageons ensemble.
Prends soin de toi   
tendrement.
Nad

Cette longue lettre m'avait bouleversé, mais je n’avais pas mesuré immédiatement, je crois, à quel point ces derniers mots allaient devenir pour moi une autre et nouvelle réalité, si évidente jusqu’alors qu’elle n’avait jamais provoqué la moindre réflexion de ma part.
C’est tellement juste de dire que nous sommes des
êtres très différents mais si proches.
Je suis célibataire, je fais un métier où tout est superficiel, je vis souvent la nuit et dors le jour. Je travaille juste pour satisfaire mes envies, de tous ordres.

Et surtout, je voudrais courir le monde afin de  vérifier que l’air que je respire là où je vis n’est sans doute pas le seul qui vaille !

Mais je ne construis rien, et je n’avance pas…

Je cherche le plaisir, je cours dans des rêves et je m’enivre de cette existence, que bien des gens réprouvent, à moins qu’ils ne m’envient ! Sait-on jamais !
Mais, avec Nad, ce n’est pas ainsi que les choses
sont perçues et posées. Elle connaît toute mon histoire et elle comprendma manière de vivre, elle a toujours compris. Elle sait mon espoir secret de voir un autre monde s’ouvrir… C'est cela qui nous rend si proches.

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09-02-06

NOVEMBRE 1996 .

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Il est 9 heures ... quelqu’un arrive chez moi, sans crier gare !…
Ce matin, je m’étais promis une bonne grasse matinée, hier a été une journée chargée et ma nuit presque sans sommeil.
Autant dire que je ne me prépare pas à réserver un accueil très chaleureux à l’intrus, loin de penser alors à la visite de Nad.
Je n’ai pas eu d’autres nouvelles d’elle depuis ce dernier courrier et la réponse que je lui ai faite n’a eu aucune suite après l’été.
Je suis familiarisé avec ce genre de silences. Nous sommes parfois des semaines sans nous voir, et puis nous partageons subitement des heures boulimiques de retrouvailles, éparpillées au fil des jours, l'espace d' une semaine…ou deux... Des heures pendant lesquelles nous échangeons sur tout : la famille, les évènements d’actualité, nos lectures, le cinéma et puis nos états d’âmes.Après ces instants volés, la vie reprend ses droits. Nad ne manque pas d’activités et réserve une place de choix à ses garçons, pour qui elle se montre d’une grande disponibilité.

Je ne dois pas avoir fière allure, lorsque je lui ouvre la porte, ce matin froid de Novembre, le peignoir à peine refermé, les pantoufles à la main, les yeux bouffis, les cheveux en bataille, émergeant mal de mon demi-sommeil.
Son fou-rire immédiat résonnera longtemps dans ma tête, gravé dans ma mémoire au même titre que l’instant étrange qui suit cet épisode.

Je l’invite à entrer, ayant oublié toute velléité de faire le moindre reproche à celle qui vient de me sortir d’un lit chaud, que je n'aurais pas quitté avant midi selon toute vraissemblance, sans sa visite impromptue. J'ai immédiatement la conviction qu'un trouble inexprimable s'empare de moi.
Dans mes bras, elle se blottit et laisse un flot de larmes couler, sans prononcer une parole.
Je sais que je ne dois rien dire, rien, seulement caresser ses cheveux et la serrer très fort.
Ce ne sont pas là des larmes de tristesse ou d' apitoiement.
Son regard n’est plus le même, son visage non plus ; Nad revient plus belle qu’avant, mais d’une nouvelle beauté indéfinissable.
Après ce moment d’étreinte, nous partageons un petit déjeûner improvisé, et mes yeux n’en finissent pas de contempler son visage, de sonder son regard, de scruter ses gestes, avec une telle insistance que j’en suis mal à l’aise ; mais, c'est plus fort que moi.
Heureusement Nad  parle, parle,  sans le moindre embarras de toute évidence, et je me rassure à l’idée que la sensation étrange qui m’envahit n’éveille pas son attention. Dans le cas contraire, je la connais, elle m’aurait déjà lancé une franche remontrance du style «  Eh ! réveille-toi, ne me regarde pas fixement comme cela ! On dirait que tu dors encore, ça fait plaisir !! »
Plus je l’observe et je l’écoute, plus j’ai l’impression de tout deviner déjà de ce qu’elle va me raconter, et plus j’ai le sentiment qu’elle est une autre, se dévoilant mystérieusement au détour de ses propos. Comment traduire cette sensation ?

J'ai véritablement la perception que, par une étonnante symbiose, j'ai depuis toujours offert un refuge à Nad et que j'y ai également puisé mes propres apaisements. Des bouffées de souvenirs s'imposent à ma mémoire, soudain, avec une rapidité foudroyante et une limpidité déconcertante. Je crois vivre une sorte d'immersion brutale, étonnante, dans un monde qui n'appartient qu'à moi, à l'intérieur duquel je ne suis que rarement entré, faute d'en ouvrir les portes. Je comprends ce que signifie « se perdre dans un regard », car je vacille, les yeux rivés sur son visage …
Dans ces intimes profondeurs, mes convictions s'affirment : je sais que Nad n' est pas seulement cette femme besogneuse, trop effacée parfois, prête à rendre service à quiconque le lui demande, une mère dévouée et une épouse attentive. Pas seulement ma copine de jeunesse, ma vraie amie d'enfance. Nad est avant tout une femme.
Voilà longtemps que je me persuade que ma façon de vivre, par certains de ses côtés, et que des pans de mon histoire, à travers la folie de quelques unes de mes aventures, lui ont apporté et lui apportent encore l'évasion et la part de rêve qui manquent à son univers, à sa vie.
Elle se plaisait à me dire, d'ailleurs, de temps en temps, qu'elle serait heureuse naturellement de pouvoir lâcher prise, et s'envoler plus souvent loin de ce qui la retient ici. Elle s'imaginait se glissant dans ma peau, et pour quelques jours, tirant sa révérence…

Mais, c'est subitement toute la place qu'elle occupe dans ma vie depuis tant d'années qui m'envahit et me submerge d'un seul coup.

Tout ce que j'ai partagé avec elle m'a fatalement impliqué, exigeant de moi une écoute pour comprendre et pour partager les difficultés qui étaient les siennes, pour trouver le mot juste, réconfortant ou apaisant, en fonction des circonstances. Je m'étonne moi-même, d'avoir ainsi su partager ses révoltes, ses peines, ses combats, alors que je ne suis qu'un égoïste, un être très superficiel (c'est ce que disent de moi les stupides, qui jugent ma vie). Les apparences seraient-elles si trompeuses !
Je me suis vu récompensé de tous ces efforts-là, chaque fois que Nad et moi avons volé au temps des moments, rien que pour nous, de grandes joies, de merveilleuse complicité, chaque fois que nous avons ri ensemble, aux larmes quelquefois, chaque fois que nous avons partagé le même bonheur à lire un roman, à voir un bon film; c'est vrai,  je l’ai parfois réconciliée avec le cinéma !…
Tout cela me semble si naturel, comme si une part de moi est faite pour elle, rien que pour elle.
Chaque fois que nous nous retrouvons, c'est un peu comme si je l'attendais. Depuis longtemps, ses visites, ses coups de téléphone, son courrier font partie de mon existence, c'est aussi simple que ça…
J'ai partagé des instants privilégiés avec Nad, et aussi avec sa petite famille !
Pourquoi, ce matin, une sorte d'inconfort me saisit-il ? Rien n'est plus aussi resplendissant, aussi beau, aussi facile. Je me sens pris en défaut, au piège, en quelque sorte. Nad me raconte son escapade de l'été avec gravité et bonheur. Je saisis, au travers de ce qu'elle me confie, combien ce voyage l'a transformée, transfigurée.
Il m'avait plu de croire, jusqu'à ce jour, que je devais protéger la petite fille restée cachée au fond d'elle-même, celle que je connaissais bien mieux que tout son entourage. J'avais en effet ce privilège de savoir qui se cachait derrière l'armure.
Je n'avais jamais réfléchi, je crois, à la responsabilité qui était la mienne, lorsque Nad venait, fragile, me confier cette part d'elle-même, ni à la confiance qu'elle m'accordait alors, brisant sa carapace. Je n'ai jamais trahi cette confiance, sans savoir pourtant ce qui en était la véritable origine. Etait-ce important, du reste ? Cette question a sûrement une réponse qu'il me sera toujours temps de découvrir.

Mais voilà, c'est une femme forte, déterminée, qui me fait face ce matin. Les rôles sont inversés, et je serais prêt à troquer avec soulagement mon inconfort, ma somnolence, la lourdeur de mes paupières et de tout mon corps, contre sa vitalité, son enthousiasme, mais aussi sa sérénité, son sourire.
Je suis bouleversé et formidablement heureux de la revoir, pourtant. Je l'ai vraiment attendue.

Cette année 1996 est le commencement d'une autre relation, me dis-je, dès que Nad referme la porte sur elle.
Pour elle, assurément : ses paroles, son attitude, sont sans équivoque.
Pour moi, il le faudra bien, je n'ai plus guère le choix.

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10-02-06

1997...

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Yann, après avoir effectué plusieurs tentatives infructueuses, se retrouve de nouveau au chômage.
Cette situation, très critique pour l'équilibre de sa famille, Nad l'affronte avec une sorte de détachement. Elle a pris de la distance. C'est comme si désormais tout pouvait arriver, sans que rien ne réussisse à l'atteindre vraiment. Elle semble blindée, ou plutôt désabusée, je ne lui connais pas cette attitude. Nad déconcerte un peu Yann aussi, qu'elle estime trop attentiste et à qui elle en fait le reproche. Mais, malgré la situation, elle mène sa vie à elle, sans sourciller. Nad m'assure, sans relâche, que le meilleur remède c'est le regard que l'on veut bien poser ailleurs, et sur les autres, lorsque la vie nous malmène plutôt que sur son nombril. Elle ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre le désarroi de Yann, privé de travail et de reconnaissance sociale, découragé, replié sur lui-même.
Elle, elle continue de distribuer son temps, comme à l'accoutumée, entre les associations et les engagements auxquels elle est attachée, sa maison, ses enfants, et auprès de plus démunis qu'elle. Tu sais, me confie-t-elle, j'ai la chance inouie de pouvoir réagir mentalement, intellectuellement, et servir, c'est énorme ça !
Et elle vient me raconter la vie, sa vie, encore et encore …
C'est au cours de cette année-là que je vais réaliser à quel point Nad a rompu définitivement avec son passé : Soeurette, sa petite sœur qu'elle avait prise sous son aile dès l'enfance et accompagnée depuis dans la vie, lui fausse en effet soudainement compagnie, et ceci sans élégance aucune,  c'est le moins que je puisse dire.
Soeurette décide brutalement de repartir pour s'installer à quelques centaines de kilomètres de là. Les circonstances de son départ, mais surtout son foudroyant et inexplicable changement d'attitude à l'égard de Nad,(rejet que je qualifie alors de lamentable), ont, alors, indubitablement à mes yeux le goût de l'injustice ! C'est pour avoir été témoin des heures,  des nuits , des jours offerts par Nad à Jacqueline, sa Sœurette, depuis la plus tendre enfance, et puis ensuite  à ses enfants, pour les aider, les consoler, les soulager, que je réagis en pensant cela. Je l’ai toujours connue préoccupée du sort de Jacqueline, dont l’existence semblait accrochée à la sienne, depuis le départ de leur père.
Mais Nad, elle, aujourd’hui, n'en a que faire ! Elle encaisse les coups, esquive les plus durs, avec une résignation ou alors peut-être un détachement qui me semblent inconcevables.
Nad me rassure : « ne t’en fais pas pour moi! » et me fait comprendre que Jacqueline fuit à nouveau : un échec sentimental est en réalité derrière tout cela, et cette fuite n'est sûrement pas finie. Désormais, me tranquillise-t-elle, sa sœur ne fera plus route avec elle, parce que Soeurette, comme je l’avais baptisée lorsque nous étions enfants, en a décidé ainsi ; elle respecte son choix et cela n'a plus guère d'importance à ses yeux.
Nad lui a donné sans compter, et sa responsabilité s'arrête là. Le reste doit s'effacer derrière la décision de Soeurette. Bien sûr, il lui est pénible de penser que ses neveux devront attendre des années pour comprendre cette séparation brutale, Nad le reconnaît.
Mais leur complicité extrême fait partie de tout ce que Nad a déjà effacé de son esprit, et jamais plus nous ne reparlerons de la sœur de Nad, de son retour dans le giron de sa mère, de ses nouvelles dépressions dont j'aurais connaissance par la suite….Le passé est mort, l’histoire sans suite...

Nad mise sur son avenir et laisse le temps faire son œuvre.
Nad a appris à prendre de la distance. Elle marche tranquillement sur la route…

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11-02-06

1997 ...suite

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Cependant, les réactions vives que m'ont inspirées ces événements familiaux, qui pourtant ne me touchent pas directement, me reviennent en écho, par la suite,  avec une ampleur insoupçonnée.

Alors, explorant ma propre conscience, parmi toutes les questions (et elles sont fort nombreuses !!),  celle de mes relations personnelles avec mes proches parents se détache et me taraude .
L'image de ma propre famille m'apparaît, dans sa triste vérité, et je pose un regard nouveau sur mon histoire...

J'ai quitté mes parents vers l'âge de dix-sept ans, pour entrer en internat dans un lycée professionnel. Je ne supportais plus la vue de ma mère, brisée par une vie trop difficile : elle faisait des ménages et quelques menus travaux à domicile pour tenter de nous offrir une existence décente, mes sœurs et moi. Mon père était alcoolique et n'avait jamais su ou pu frapper à la bonne porte pour s'en sortir ! Ou pas voulu !
C'est du moins ce que je pensais, dans l’enfance, lorsque je l'entendais rentrer de ses tournées nocturnes, bousculant tout sur son passage dans la maison.Tout ce vacarme terminé , il s’effondrait sur son lit et, après quelques borborygmes et bribes de phrases inaudibles lancées à la volée,  s'endormait pour un sommeil interminable… plusieurs jours s'écoulaient ensuite, sans que nous ne le rencontrions vraiment. Il dormait quand nous étions éveillés, et s'éveillait quand nous devions nous coucher. Il était embauché, pourtant, chez un artisan maçon, mais j'ignorais tout de son métier. La seule chose que je savais, que je voyais, c'est que ma mère souffrait en silence mais qu'elle n'était pas maltraitée, je veux dire pas dans son corps ; elle n'était pas brûtalisée par mon père.
Les voisins, les amis, les membres de la famille n'avaient jamais de propos malveillants à l'égard du « Miguel ». On le prenait tel qu'il était ; quand il allait bien, il partageait les réunions de famille, répondait aux invitations et savait alors doser sa consommation pour donner une image de lui aussi satisfaisante que possible, jusqu'à l'heure de prendre congé. Puis, il finissait seul la journée en compagnie d'une bouteille ou deux, ou plus...
Quand il était « parti », comme nous le disions familièrement, il se passait parfois des semaines sans que notre sort ou la vie de la maison ne lui inspirât le moindre état d'âme. Il était dans son monde, entre deux verres, ou à la limite de l'ivresse ou pire, égaré.

Au cours de ses moments de répis, de lucidité, il savait se montrer parfois affectueux, drôle aussi, presque normal.

Je me souviens parfaitement avec quelle violence je refusai cet état de fait lorsque, mes quatorze ans approchant, je dus le relever du trottoir pour l'aider à franchir le seuil de la maison, un soir de goguette. Je dus le traîner, au vu et au su de tout ceux du quartier qui goûtaient alors la tiédeur de cette fin de journée d'été, aux fenêtres et sur les balcons, ou encore à l'ombre des arbres jalonnant notre avenue. Tous me souriaient gentiment, un peu gênés peut-être, sûrement pas autant que moi ! Je haïssais le monde.
Le rouge me monte encore aux joues, au souvenir de ces mauvais jours-là.
Je n'ai jamais su quels mots employer pour parler de mon père. Je trouvais, lorsque j'étais encore dans l'âge ingrat de l'adolescence, bien trop généreux tous ceux qui, sans le blamer, se contentaient de dire qu'il était malheureux et malade.
Je lui en voulais, moi, mais sans savoir de quoi au juste. Pas de son manque d'affection ou de présence, je n'en attendais pas de lui. Je prenais, comme mes sœurs, ce qu'il voulait bien nous donner , ses marques de tendresse ou d'attachement, sans même savoir si elles en étaient réellement. A mes yeux, seule ma mère était vraiment dispensatrice  de calins, de soins, d'attention. Je lui rendais cette affection, du mieux possible.
Mon père a quitté ce monde, un après-midi d'hiver. Il avait tressé avec soin un lien fait de fils électriques, qu'il avait passé autour de son cou avant de se laisser partir dans le vide…ma mère l'a trouvé pendu dans le grenier au retour du travail. Cela faisait seulement quelques mois que j'étais entré dans ce « bahut énorme » dont plusieurs sections servaient à former de futurs cuisiniers, serveurs, maîtres d'hôtel, receptionnistes..tout un monde d'indifférence et d'anonymat !
La mort de mon père n'y souleva aucune question, pas le moindre commentaire, pas l'ombre d'une émotion.
Il fut enterré sans prêtre, sans discours, sans éloge, sans reproches, tout juste quelques fleurs et quelques larmes. Sa disparition, nous l'avions attendue je crois, notre mère et nous les enfants, comme un soulagement et une délivrance, pour lui mais pour nous aussi, sans oser jamais l'avouer. Un lourd silence était retombé comme une chappe sur sa tombe, mais sa façon de nous quitter nous avait cependant tous ébranlés quelque peu.
Nous évoquions un geste de folie dans sa détresse, et nous nous etonnions de sa détermination, de son courage, malgré tout. On se satisfaisait d'un mot : « On ne sait pas ce qui se passe dans la tête de ces gens-là », afin de balayer les doutes et les questions.

Ces gens-là, les alcooliques !
Gens méprisables, d'un autre monde, d'une autre planète : j'avais toujours plus ou moins envisagé la chose ainsi, quand j'étais enfant.
Ce n'est ni l'école primaire ni le collège qui m'auraient dissuadé d'appréhender de cette manière la maladie
de mon père. On m'y avait toujours appelé avec dédain par mon nom de famille qui sonnait mal, jamais respectueusement par mon prénom qui sonnait bien, lui. C'était comme si j'étais inéluctablement un sous-produit de la nature humaine, avec un père émigré « qui buvait » et une mère « un peu simple ». C'est ainsi que l'on dépeignait élégamment ces gens de modestes conditions intellectuelles. Pour résumer, j'étais un cas social. Et je le savais…
C'est pourquoi, dès le plus jeune âge, je me suis rangé du côté des rebelles au système, sans aucune protestation, en silence et à ma manière. Je ne produisais pas grand'chose, aux dires de mes professeurs, qui n'en attendaient pas plus, voire moins, d'un élève de mon espèce. Je ne les dérangeais pas non plus. J'attendais le feu vert pour m'enfuir de leurs murs qui sentaient déjà fort l'exclusion. Lorsque je dus boucler mes valises et quitter le lycée professionnel, après le décès de mon père, je savais que je n'avais rien investi de ma scolarité ; ma mère, démunie, n'était ni assez riche, ni assez pauvre pour pouvoir continuer à payer mon internat, n'ayant su obtenir aucune aide extérieure. Aussi, je fus happé par un groupe dont je tairai le nom, friand de jeunes comme moi, sans famille solide, sans ressources ou presque, sans attache et corvéables à merci, rêvant d'ascension professionnelle pour pouvoir s'offrir les voyages et la découverte du monde.

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12-02-06

1997...réflexions

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Mes premières années d'apprentissage furent éprouvantes, mais je les vivais avec bonheur, car j'avais le sentiment d'être enfin quelqu'un de respectable !
Et oui, on avait besoin de moi ; on me donnait une identité, certes liée à une tâche, mais j'avais l'audace de croire que j'étais presque indispensable, puisque souvent on me faisait travailler bien plus que mon contrat ne le prévoyait.
Je me sentais sûr de moi, indépendant, et porté par l'espoir d'un brillant avenir.
J'ignorais, alors, quelle galère m'emportait !
Petit à petit, ma vie s'est résumée à gérer un nombre d'heures infernal de travail, quelques rares moments de repos, et la fête ! J'étais ce que l'on nomme simplement un noceur. Faute de temps et d'argent pour partir vers les destinations de rêve qui avaient peuplé mes heures d'ennui, sur les bancs de l'école, je partais « en piste », pour donner le change....

J'ai connu Nad très jeune, et seuls sa présence, son regard, et notre complicité, j'en suis conscient, m'ont sauvé du naufrage plusieurs fois déjà ! Je me souviens des jours où je lisais la crainte, mêlée d'un soupçon de reproches, au fond de ses yeux, lorsque je lui disais que je « mangeais dans un verre », faute de temps pour avaler un repas ! Elle m'invitait à faire un minimum d'efforts. Cette vérité s'impose : si je lui ai souvent donné asile, elle m'a sauvé du désastre parfois ! Elle ne l'a pas toujours réalisé, me dis-je, c'est mon secret mensonge…

Quand ça va mal, je sors la tête de l'eau, et, avant de crier au secours… j'émerge, et Nad est toujours là !

Mais, désormais, c’est différent.

Autant j'ai pensé, autrefois, avoir porté une partie de ses peines, de ses soucis, pour la soulager, autant je me sens désinvesti de cette mission aujourd'hui.
Elle semble s'accomoder de toutes ses difficultés personnelles ou familiales avec fatalisme, ou une sorte de sagesse qui lui dicte la conduite à tenir en face de chaque nouvelle péripétie.
Sa situation financière actuelle devient critique, dit-elle. D'autres que Nad diraient qu'elle prend une pente périlleuse, voire tragique et sortirait le grand jeu du désespoir. Tout est relatif, la preuve.

Parfois elle me raconte de quelle manière Yann et elle doivent tenir tête au banquier qui les presse d'alimenter les comptes trop souvent à découvert. Elle me dit avec calme que, sûrement, il leur faudra bientôt se séparer de certains biens, et qui sait, un jour, mettre leur maison en vente.

Pour l'heure, Nad a bien du mal à gérer son maigre budget et la vie tourne au ralenti à Ar Bod.

Plus l'année avance, plus il me semble que sa petite famille et elle s'enfoncent dans la pauvreté matérielle, mais seulement matérielle. Car, curieusement, je la trouve de plus en plus forte, comme si cette lente « descente aux enfers » la rassérénait. Elle m'assure qu'elle apprend à reconnaître le vrai, et je le découvre en même temps qu'elle.
Chacune de nos rencontres est suivie, aussitôt après son départ, d'une sorte de vertige, d'un grand vide . J'ai l'impression de mener une piètre existence, à l'antipode de sa vie. Je m'en fais presque le reproche…je manque de courage.
Je refais mille fois le chemin qui m'a conduit à l'isolement qui est le mien, désormais. Je vis tel un sauvage, indompté, presque asocial, n'ayant en charge que mes problèmes personnels somme toute très mineurs, si l'on se place d'un point de vue purement matériel. Je crois pouvoir dire que je me suis fabriqué une bonne conscience, aussi. J'ai apporté à Nad mon insouciance, ma fantaisie, les recits de mes frasques et aventures amoureuses, et ceux de mes échecs qui ne tardaient jamais à suivre. Nous avons partagé bien des heures de franches rigolades.

Progressivement, désormais, le ton devient plus grave, nous voyageons de tout autre manière.

De nos longues discussions, profondes et pleines de poésie, je ressors transporté par un bonheur intérieur et une sorte de clarté nouvelle, je découvre un univers plus riche que le mien, un univers à sa façon.
Je réalise, chemin faisant, comment j'ai fui le monde pendant des années pour m'abrutir de travail. Pourquoi la seule fois où je me suis épris un peu plus sincèrement d'une femme et ai partagé quelques temps son intimité, je n'ai pas su aller plus loin, je n'ai pas pu…et pourquoi je n'ai vécu, pour le reste, que des relations que je savais sans lendemain.
Nad, sans le savoir, m'apporte les clés ; pas à pas je chemine.

Je nourris ma quête de  nos échanges, de nos réflexions ; j'engrange pour qu'ensuite, dans ma solitude, les pensées vagabondent.
Je voyage, moi aussi, au pays de mon âme, vers ma source...
Tout jeune, d'une nature romantique, je rêvais en secret d'un amour passionné et je me sentais prêt à tout pour connaître à la fois ses délices et ses tortures…
Mais, ma tête a toujours refusé…elle est plus forte que mon cœur et me condamne à une vie sentimentale sans grandes émotions. Je me protège de la souffrance, inconsciemment, persuadé que ma tête exploserait si quelquechose de tragique devait arriver dans ma vie amoureuse, et si je devais perdre ce qui , alors, serait censé m'appartenir.
Pour ces raisons, c'est toujours moi qui ai faussé compagnie à mes partenaires, de manière peu élégante, parfois, je le reconnais. Nad, souvent, a tenté de me faire entrevoir l'autre côté du miroir .
Quand je considère le côté pile, elle dépeint le côté face. Je ne suis pas seul dans ces histoires, et avec discrétion, tact, une grande patience, mais avec insistance, elle me suggère d'approfondir ma réflexion à ce sujet. A travers nos conversations, elle ajoute des paysages inconnus au monde dans lequel je me suis enfermé.
…Il faut beaucoup de temps, beaucoup d'amour des autres, de soi-même aussi, pour comprendre et trouver la force. Il faut le vouloir, et admettre de renoncer à son arrogance. Il faut être humble, ou apprendre à le devenir… J'observe Nad, je veux bien croire ses mots, mais…
Je me crois libre, et fort, alors que je m'enchaîne un peu plus chaque jour !
Pendant toute cette année, une sorte de ballet étrange hante mes nuits d'insomnie. J'essaie de changer la donne, et de battre les cartes à nouveau. Je décide, je crois avec beaucoup de sincérité, d'en finir avec mes habitudes aussi ruineuses pour ma santé que pour mon porte-feuille. Le désir récurrent de grands voyages, de grands espaces, de fuite en avant ne m'a jamais quitté, il faut bien dire. Mais la vie que j'ai menée jusquà maintenant m'enlève tout espoir de partir un jour.
Trop occupé à combler le vide de tous les instants, j'ai englouti mes moindres économies dans des sorties, des soirées, ou des nuits de débauche qui me laissaient en plein désert, le lendemain, plongé dans des sommeils trop lourds.

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13-02-06

Mai 1997..hiver 1998

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

MAI 1997

On me propose un nouveau poste…une chance à saisir !
Et Nad, dont j'ai besoin maintenant pour décider, semble m'échapper, semble inaccessible ! 
Je lui en veux, un peu. Elle m'a embarqué pour un voyage trop difficile pour moi, me dis-je. Trop difficile.
Je sais, elle m'a montré la route et il ne tient qu'à moi d'engager la démarche.

Alors, je pense bien faire en acceptant cette mutation, qui offre à mes yeux de nombreux avantages et la perspective d'une renaissance.
Les propositions, professionnellement, m'ont été exposées ainsi : vous allez prendre sérieusement du galon, mais en vous éloignant un peu !

Presque mille kilomètres tout de même, loin de ma famille et de celle de Nad, tout ce que j'ai au monde !

Je n'ai pas voulu analyser le regard soucieux de Nad, lorsque je lui ai fait part de ma décision de partir, ni lire le chagrin caché au fond de ses yeux, à l'annonce de cette séparation.
J'avais trop peur d'y renoncer moi-même, et n'étais pas prêt à m' en expliquer.  Je suis resté de marbre...

HIVER 1998

Me voici installé dans une région bien différente de celle qui a bercé ma jeunesse et que je n'ai jamais quittée très longtemps, à vrai dire.
Il m'a fallu découvrir la chaleur étouffante de l'été et maintenant la froidure de l'hiver.
Je n'avais connu jusqu'à présent que la douceur des bords de mer, sur les côtes bretonnes, et un climat humide et tempéré. Chose singulière pour un noctambule de mon espèce, l'océan, étrangement, me manque. Allez savoir pourquoi, à moi qui n'ai pas pris, pendant des années, le temps de flaner sur les sentiers délicieusement parfumés d'air marin et d'ajoncs, ni de traverser les landes pour y savourer ce qui a su échapper à l'appétit des investisseurs immobiliers.
Lorsque je prenais un bain de mer, ou bien c'était un bain curatif de dégrisement, ou bien une rapide opération d'hygiène physique, histoire de faire un peu d'exercice, et cela depuis plusieurs années maintenant. Voilà longtemps que je ne savais plus savourer la beauté, la richesse du décor de ma vie.

A peine avais-je pris mes fonctions et possession de mon logement ici, que je regrettais déjà mon départ. Aussitôt, j'ai ressenti le mal du pays.

Nad m'écrit souvent, pour me faire le récit des instants, des événements, des rencontres qui font le fil de ses jours, là-bas, si loin.
C'est avec grand bonheur que je fixe ces images dans ma tête, comme un remède à mon ennui, à son absence.
Yann, me dit-elle, va de périodes d'emplois précaires en périodes de chômage. Nad me décrit l'angoisse qui, peu à peu, s'installe dans les regards et les propos de ses plus jeunes garçons, quand parfois il faut se contenter de quelques degrés dans la maison en ce milieu d'hiver, et compter les pièces de monnaie pour acheter le pain à la fin des mois.
Elle aimerait pouvoir les rassurer sur l'avenir, mais elle est incapable de le prévoir, pas plus que leurs futures conditions de vie.
Nad m'écrit ce et ceux pour quoi et pour qui elle lutte. Ses lettres sont en partie des plaidoyers, des discours militants, plus que de douces confidences. Elle n’a pas abandonné la lutte.
« Tu sais, toi qui me connais si bien, que ce n'est pas le manque d'argent qui m'est pénible à supporter ; Non ! Mais ce sont les jugements, les droits de regard sur moi et sur ma vie privée que s'autorisent des minables esprits qui n'ont que peu de vocabulaire en dehors du lexique bancaire  C'est cette façon de me considérer comme une m… parce que soudainement mon compte en banque affiche plus souvent ses résultats dans la colonne débit que dans la colonne crédit. Alors là, plus de répit…Coups de téléphone, menaces, interdictions, contrôles, rejets. C'est surtout à l'évocation du cas de certaines personnes que je fréquente, ou d'autres que je ne connais pas, qui subissent cette même pression et en meurent parfois, que je hurle au scandale. Je suis cependant reconnaissante à la vie de me faire vivre cela. Je  crois que je mourrai moins idiote que ceux qui me pourrissent la vie aujourd'hui. A  moins qu'ils n'aient la surprise de connaître cela un jour, la roue tourne sans cesse, les banques ne sont pas à l’abri des tempêtes… »
Décidément, je ne comprends pas comment elle peut trouver des ressources pour réagir ainsi, et penser aux autres, alors que dans le même temps elle m'apprend la mise en vente d'Ar Bod. J'en suis, moi, effondré !!
Je ne saisis pas comment elle peut s'affranchir de tous les ressentiments qui auraient dû , déjà dans le passé, et devraient encore accompagner son infortune ou ce que je considère comme telle.
Je m'étonne qu'elle puisse, malgré tout m’écrire encore des mots pour me donner le courage qui me manque. Jamais elle n'oublie de me faire cadeau d'une merveilleuse page "rien que pour moi" où je retrouve sa chaleur, sa tendresse, tout son cœur, dans des simples phrases.
Parfois, je me sens presque honteux d'user de cette bienveillance, et de recevoir ses paroles stimulantes sans broncher, sans donner le change, sans jamais plus y répondre ; En effet, si Nad veut de mes nouvelles, elle doit aller à la pêche…

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14-02-06

hiver 1998 ...suite

vous pourrez retrouver le début de ce long récit sur le message posté le 29/05/2005  : "écrire pour témoigner"

Plus je sombre, ici, dans une lente mélancolie, plus je me raccroche pourtant à ces feuillets délicatement parfumés en provenance de Bretagne, à ces lignes qui m'exhortent à l'effort et au dépassement, …et plus je me sens dans l'incapacité de réagir. Je me contente d'en glisser un exemplaire choisi, soigneusement plié, dans mon porte-feuille et de le relire inlassablement.

Ma nouvelle fonction ne me déplait pas, au contraire. J'ai gravi des échelons et, certes, mes revenus s'en trouvent nettement améliorés. Ceci me permet d'apporter un peu d'aide à ma chère mère, dont la vieillesse s'annonce difficile : elle ne dispose que de maigres ressources, et sa santé est très fragile. Elle est usée. Je pense souvent à elle…

Ma mère n'a jamais reconstruit sa vie , depuis le décès de mon père. Elle a consacré, après cette disparition, toute son énergie à sauver la face, et envoyer mes sœurs à l'école.(  Il fallait, sans doute était-ce là son but inavoué, qu'elles aient des armes pour espérer  meilleure vie que la sienne.)
Jamais ma mère n'a prononcé un mot qui puisse s'apparenter à l'ombre d'une plainte, jamais plus elle n'a parlé de « son Miguel ». Mais je sais qu'elle le pleurait en cachette, souvent. Cela non plus, je ne l'ai pas toujours compris….

Ici, dans mon nouvel univers, je ne me suis fait que très peu de relations, et toutes liées au travail.
Je ne connaissais personne, au préalable, dans cette région et je  n'éprouve pas le moindre désir de modifier cette situation. N'ayant aucune envie de parler de moi,  les rares invitations que je fais ou auxquelles je réponds prennent, par la force des choses, des allures de simples civilités. Ceci me convient parfaitement car,  ainsi , je me retrouve presque toujours seul dans ce qui n'est autre chose qu'une tanière. Je me régale de cette retraite du monde, et je m'y sens à l'abri. Mais à l'abri de quoi ou plutôt de qui ?
Nad me manque, et je ne veux pas me l'avouer. Elle me manque terriblement, plus que ma famille, tout simplement parce que je n'ai jamais parlé de moi, de ma vie, de mon cœur, avec quiconque comme j'ai su le faire avec elle.
Ma famille avait-elle existé en tant que telle, avant cette séparation ? (Que représente-t-elle, même aujourd'hui, vue de mon exil ?)
Nous nous aimions sans savoir rien les uns des autres ou presque, par habitude j'allais dire. Mes sœurs s'étaient installées tour à tour dans des vies simples et ordinaires, et nous nous donnions régulièrement des nouvelles sans grande importance.Tout ce que la vie peut receler de petits riens qui font le quotidien servait de trame à nos conversations et rien de singulier ne dérangeait le paysage de nos existences respectives. Cela rassurait tout le monde, c'était bien ainsi. Parfois, nous nous retrouvions pour partager de bons moments, échanger des souvenirs qui nous rappelaient que nous avions une histoire, ensemble. Mais les réunions de famille n'éveillaient guère d'émotions en moi. Je savais mes deux sœurs plus unies entre elles ; j'y voyais là toutes sortes de bonnes raisons, faciles à évoquer : J'étais célibataire, je les avais quittées très jeune, je n'avais pas d'enfant, nos préoccupations étaient donc bien différentes. Jamais je ne m'étais posé la question autrement.
Dans ma tanière, je trouve pourtant le temps long, souvent. Alors, en silence, je pars pour d'étranges voyages.

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